Aparté

L’écriture exclusive, pour préserver la beauté de la langue française

Temps de lecture : 5 min. Résumé en fin d’article.

 

 

J’étais tranquillement en train de lire les commentaires Facebook sous un article super intéressant à propos de PeerTube, quand tout à coup :

 

 

Bon.

Je pensais qu’on avait fait le tour de cette question, mais en fait, non.

 

Sur chaque article qui pratique l’écriture inclusive, dans 90% des cas, des internautes se sentent très engagé·e·s par la question et des commentaires fleurissent sur la supposée laideur de cette écriture. Et les arguments se veulent toujours plus constructifs, valables et engageants : “c’est laid“, “l’écriture inclusive dénature notre belle langue” , “l’écriture inclusive nous fait perdre nos repères et détruit notre identité“, “l’écriture inclusive c’est un truc de féministes extrémisteskisskeurlove.

Et là, comme très souvent, je perds foi en l’humanité et me dit que beaucoup auraient tout intérêt à user des 10 minutes de leur vie qu’ils et elles ont pris pour se servir de leur petit doigts pour tapoter des insanités sur leurs claviers, pour se cultiver et comprendre l’origine et l’histoire de notre “belle langue”.

 

Alors oui, la question a été retournée dans tous les sens, mais là, c’est à mon tour de prendre mes petits doigts pour apporter mon grain de sel sur la pratique de l’écriture inclusive.

 

Les détracteurs et détractrices de l’écriture inclusive portent un nom

Glottophobes. Ce charmant nom désigne “un néologisme pour discrimination linguistique, utilisé pour indiquer les exclusions ou discriminations linguistiques, le traitement injuste d’une personne fondée uniquement sur les façons de parler une langue […] que la langue attendue, imposée, survalorisée. Rejeter un usage linguistique revient à rejeter ses locuteurs“. source

En somme, les glottophobes considèrent l’écriture inclusive comme rejetable, tout comme les humains qui la pratiquent. Les glottophobes “dominent” silencieusement les personnes qui ne pratiquent pas la langue comme ils l’entendraient, faisant naître en eux un sentiment de supériorité, d’agacement et de mépris envers les individus qui usent d’une linguistique différente. Et on ne parle même pas de langue différente, mais bien d’une pratique de langage différente. Il peut s’agir d’un accent, d’une pratique grammaticale (coucou), d’une manière de parler… Oui, très juste : la glottophobie est une sorte de discrimination. source

La langue française n’a jamais cessé d’évoluer… Dans le sens exclusif du terme

Hé les glottophobes, pour votre gouverne, le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. Voici une très rapide mise en lumière de l’histoire de l’évolution de la masculinisation de la langue :

  • Le latin, racine de la langue française, employait un genre neutre, qui a bien sûr disparu depuis.
  • Au Moyen Âge, l’écriture épicène (qui n’est pas marqué du point de vue du genre grammatical et peut être employé au masculin et au féminin sans variation de forme) était courante.
  • Au XVIe siècle, le grammairien Claude Favre de Vaugelas affirme « Le genre masculin étant le plus noble, il doit prédominer chaque fois que le féminin et le masculin se trouvent ensemble ». Cela dit, jusqu’au XVIIe siècle, c’était l’accord de proximité qui l’emportait. Si le dernier sujet de la phrase était féminin, l’adjectif était féminin : “les hommes et les femmes étaient égales“. Mais, de fil en aiguille, c’est le genre masculin qui a fini par prédominer. Et à cette époque, aucun haut juge suprême de Twitter ou Facebook n’existait pour s’opposer à cela. Et les femmes avaient tout intérêt à fermer leurs bouches.
  • Enfin, au XXe siècle, la remise en question du “masculin l’emporte sur le féminin parce qu’il est plus noble” est remis sur la table, défendant l’emploi du langage épicène, impulsé par les mouvements féministes des années 1970. On y retrouve notamment les plumes d’autrices engagées telles que Benoîte Groult, avec Ainsi soit-elle. Donc non, l’argument “wsh les féministes mtn elles utilisent l’écriture inclusive c nul” n’est pas valable, car c’est un débat qui ne date pas d’hier, comme vous le voyez.

Ça me fait penser au jour où Julien Aubert, député UMP du Vaucluse, s’est illustré par son intelligence à l’Assemblée Nationale en appelant Sandrine Mazetier, alors présidente de la séance, “Madame le Président“. Sandrine Mazetier l’a alors repris en le sommant de l’appeler “Madame LA présidente“. Tenace, le député UMP est resté campé sur ses positions (tout en coupant la parole de Sandrine Mazetier, et ça, ça ne choque personne) en soutenant “On dit Madame le président, la présidente, c’est la femme du président“. Le pauvre chaton s’est ensuite enquit d’un procès verbal, qu’il a estimé ne pas mériter. Bah oui, vous comprenez, il ne faisait qu’appliquer une règle de grammaire, par amour de la langue française.

 

Oui mais bon, l’écriture inclusive ne sert à rien, on a pas appris alors on va pas changer“.

Mais non, malheureux·se ! Ne sais-tu pas que les langues les plus genrées influencent les stéréotypes de genres ?

Ça me donne l’occasion de glisser la vraiment méga giga tip top trop cool vidéo de Marinette qui explique de manière hyper pédagogique à quoi sert l’écriture inclusive. Elle résume tout :

 

Et si on n’aime pas l’écriture inclusive, pourquoi ne pas essayer le langage épicène, voire le langage inclusif ?

Que l’on trouve le point médian laid est une chose.

Que l’on assume d’aimer et de vouloir protéger sa langue exclusive et oppressive en est une autre.

Le langage épicène est un poil différent. Au lieu d’employer un genre masculin ou féminin, on peut toujours tenter d’utiliser un genre neutre. Exemple : “les humains” au lieu d’employer “les (H)hommes

Pareil pour le langage inclusif. On n’emploiera pas “les (H)hommes” pour parler des êtres humains, mais “les hommes et les femmes“. On n’écrira pas “les utilisateurs” pour parler de la globalité, mais “les utilisateurs et utilisatrices“. C’est un tout petit peu plus long, mais ça risquera de moins irriter les yeux de nos amis et amies glottophobes, et les partisans et partisanes de l’écriture inclusive et du langage inclusive y trouveront leur compte.

Puis des fois, il y a des cas où, effectivement, ni le langage épicène, ni le langage inclusif ne peuvent être employer. Ça ne coûte rien d’utiliser l’écriture inclusive “les invité·e·s étaient attablé·e·s“. Ça prend trois secondes de rajouter le point médian, chrono en main. Et honnêtement, c’est pas plus moche qu’un point sur un i.

 

En résumé…

  • Le débat sur l’écriture inclusive est loin d’être fini.
  • Les détracteurs et détractrices de l’écriture inclusive s’appellent les glottophobes.
  • La langue française n’a jamais cessé d’évoluer dans le sens exclusif du terme : le latin avait un genre neutre, le Moyen Âge employait beaucoup le langage épicène, puis il a été convenu que le genre masculin était le plus noble et c’est resté une norme depuis.
  • La remise en question du genre masculin employé à toutes les sauces ne date pas d’aujourd’hui, mais des premières vagues féministes des années 1970.
  • Oui, l’écriture inclusive est utile car elle balaye les stéréotypes de genres liés à la langue (voir la vidéo de Marinette).
  • Il n’y a pas que l’écriture inclusive. On peut voir l’écriture épicène ou le langage épicène comme “plus joli”.

 

En bonus, et en toute amitié, je mets ici une vidéo de l’Actu animée qui m’a quand même bien fait marrer :).

 

Sources

À la source de la règle «le masculin l’emporte sur le féminin»

Huit idées reçues ou crétineries sur l’écriture inclusive

«Mme le président» : Julien Aubert s’estime victime d’une novlangue «idéologisée»

Discrimination par le langage : une violence méconnue

Langage épicène

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4 Comments

  • Irène

    Je suis 100% d’accord sur le fond, mais après je pense qu’on a aussi une responsabilité dans le fait de proposer une écriture inclusive qui soit facile à lire et évite le jargon, quitte à faire des compromis. J’en discute régulièrement avec des copains et copines qui militent dans des syndicats ou des organisations politiques, et ils sont souvent amenés à échanger avec des gens qui ne sont déjà pas familiers de la langue écrite, et donc vite perdus quand les nouveaux codes se multiplient. Ou qui considèrent que ces combats ne s’adressent pas à eux, que ce sont des débats de lettrés, bien loin de leurs soucis à eux… Si c’est un obstacle au fait de faire passer un message politique, je pense que les compromis sont nécessaires. Il faut y aller petit à petit 🙂 (mais ceci dit je vois aussi de plus en plus de tracts politiques qui s’y mettent doucement et je ne pense pas que ça fasse une différence fondamentale d’écrite “militant*es” au lieu de militants. par contre si on met des iels et des elleux…)

  • Doublesix

    Ah, voilà de bons arguments pour couper la chique aux détracteurs de l’écriture inclusive ! Sans compter qu’on s’habitue très vite à écrire différemment ! Je pratiquais le “les humains” au lieu “des hommes” depuis longtemps sans savoir que ça portait un nom 🙂

    • Meg

      oui j’espère que si jamais les détracteurs et détractrices de cette pratique tombent sur cet article, ils et elles comprendront l’enjeu ! C’est vrai qu’on s’y habitue très vite, à force, je tique très vite quand je lis des articles qui ne la pratiquent pas, ou à minima, qui ne pratiquent pas le langage épicène

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