Littérature

Beauté Fatale – Mona Chollet

Faisons un test : rendons-nous sur Instagram et tapons, dans la barre de recherche ‘#beauty’. Maintenant, constatons : que voyons-nous ? Ou plutôt, qui apparaît sur les photos ? Des filles, des femmes, pour, à vue de pif, au moins 90% des publications (les autres étant des publications de make up ou de sacs à main, dans lesquelles se perdent quelques photos de mecs et des citations).

La question que nous pouvons nous poser, en voyant ça, est : pourquoi les femmes et le concept de beauté sont si étroitement liés ?

C’est ce qu’essaye de nous expliquer Mona Chollet dans son essai Beauté Fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine.

Attention, dans ce livre, l’autrice ne critique en rien les femmes qui ont le désir d’être belles. Au contraire, elle le défend.

Coucou toi

Les conséquences cette aliénation sont loin de se limiter à une perte de temps, d’argent et d’énergie. La peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux attentes, la soumission aux jugements extérieurs, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour et l’attention des autres traduisent et amplifient tout à la fois une insécurité psychique et une autodévalorisation qui étendent leurs effets à tous les domaines de la vie des femmes. Elles les amènent à tout accepter de leur entourage ; à faire passer leur propre bien-être, leurs intérêts, leur ressenti, après ceux des autres ; à toujours se sentir coupables de quelque chose ; à s’adapter à tout prix, au lieu de fixer leurs propres règles ; à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, se condamnant ainsi à un état de subordination permanente ; à se mettre au service de figures masculines admirées, au lieu de poursuivre leurs propres buts. Ainsi, la question du corps pourrait bien constituer un levier essentiel, la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences conjugales à celles contre les inégalités au travail en passant par la défense des droits reproductifs“.

L’essai commence en ces termes, annonçant une ligne directrice fort intéressante : le lien entre la libération des femmes et l’obsession de l’apparence, maintenus par la quête excessive de la beauté, ou du moins, de l’idée que nous avons, nous les femmes, de la beauté.

Des codes encrés depuis l’enfance
Très tôt, les filles sont préoccupées par leur apparence. Les héroïnes de Disney ont toutes de beaux traits fins, de grands yeux, de longs cheveux. À contrario, les femmes non féminines, les sorcières, celles sont vieilles et ont des nés crochus, sont envieuses, méchantes et non épanouies. Dans la vraie vie, les publicités utilisent des femmes belles, qui semblent épanouies. Le secret de la féminité, ce serait donc de se sentir bien dans sa peau, et cela passe par la beauté du corps. Sans parler des concours de miss et de minis miss, qui exposent aux yeux du monde l’importance pour une femme de n’exister que grâce à sa beauté. Quelque part, même si ces comportements paraissent innocents, les petites filles se préoccupent déjà de choses auxquelles elles ne devraient même pas s’intéresser. Quand les garçons, eux, vivent pleinement leur enfance, les filles sont déjà formatées à jouer à la maman. À long terme, cela vient à définir les orientations professionnelles et le mode de consommation de chacune.

Au cinéma

Pour percer, une actrice doit être belle. Elle doit être l’égérie d’une marque et assister à des défilés de modes. D’ailleurs, on s’intéresse plus à leur beauté qu’à leur intelligence ou leurs qualités. Avant, une actrice faisait la couverture d’un magazine à l’occasion de la sortie d’un film. Maintenant, elle a plus de chance d’y parvenir en décrochant un contrat publicitaire. C’est tout à leur honneur, pour elles, c’est un moyen facile d’arrondir leurs fins de mois. Mais elles sont toutes calquées sur le même modèles : même minceur, même teint… Les actrices ne correspondant pas à ces critères ont la vie dure : souvenons-nous, comme certaines se font lyncher par la presse à scandale, parce qu’elles sortent sans maquillage, en jogging, ont pris du poids… Les actrices entrent dans le moule d’une certaine vision de la féminité, et projette celle-ci sur le reste du monde.

Les magazines
Ils ont une grande part de responsabilité dans l’image que les femmes ont d’elles-mêmes. Les magazines généralistes laissent assez peu de place aux femmes, la majorité des personnes mises en avant étant des hommes. Le seul endroit où les femmes se sentent représentées et ont un espace pour s’exprimer est la presse féminine, qui parle de mode, de beauté, de cuisine, de régimes… Des questions qui, dans l’opinion commune, ne concernent que les femmes.

L’obsession de la minceur
Le dualisme occidental a fait du corps un objet de répulsion, étranger au vrai soi, une prison, un ennemi dont il faut se méfier, le siège de pulsions et de besoins susceptibles de mettre en échec la volonté de son ‘propriétaire’“. Les femmes ayant cette obsession de la beauté considèrent leur corps comme un fardeau, une entité qui agit contre elles, qui leur nuit. Elles souhaitent pouvoir exister sans leurs corps. Cette obsession est une grande cause de troubles de comportements alimentaires chez les femmes, encore plus dans le milieu de la mode. Les mannequins sont à ce point dénutries qu’elles tombent malades, ces maladies entraînant parfois la mort.

Le marketing
C’est la pierre angulaire de la vision que la femme portera sur elle-même tout au long de sa vie. Le marketing transforme nos désirs en besoins. Par conséquent, il transforme le désir des femmes d’être belles en besoin d’être belle, car elles interprètent cela comme une manière de s’épanouir. Ce qu’elles voient des actrices, des magazines, leur donne une certaine vision de la manière d’être. “Qu’on se comprenne bien, si certaines on la chance d’y être complètement insensibles, de nombreuses femmes se débattent avec la myopie consumériste induite par la publicité et les magazines. Leur attitude oscille entre la part de frivolité assumée, la névrose dévorante, la contrariété d’avoir été arnaquée, l’exaspération de se savoir manipulée, d’y perdre du temps et de l’argent. Mais c’est une chose d’avoir la tête encombrée d’informations et de désirs déposés là par l’industrie de la mode ou de la beauté. C’en est une tout autre de faire de ce conditionnement sa raison sociale, de se mettre de bonne grâce aux services d’intérêts commerciaux, d’accepter de laisser son pouvoir d’achat résumer sa personnalité, de contribuer avec enthousiasme à son propre enfermement ; enfermement dans une idée pitoyable de soi-même et dans un éventail de préoccupations aussi étroit qu’abrutissant“. C’est là tout le problème : le marketing se sert de tout ce qu’il peut, des actrices, de la presse, des séries, de la mode, même les produits alimentaires (oui, les fameuses bouteilles d’eau ou yaourts destinés aux femmes), de tout, pour convaincre les femmes d’être de bonnes consommatrices. Évidemment, le marketing agit non pas dans le but de nuire à la moitié de la population, mais pour rafler au maximum son argent.

 

Cet article synthétise vraiment quelques idées du livre. Celui-ci regorge d’analyses et d’anecdotes s’appuyant sur des faits réels et des œuvres littéraires et documentaires existantes. Parmi les sources de l’auteur, nous pouvons citer Naomi Wolff, Susan Bordo ou bien encore Georges Vigarello, eux-mêmes auteurs et autrices d’ouvrage traitant du sujet. Cet essai de Mona Chollet est réellement une mine d’or d’informations, qui nous amènent, en tant que lecteur, à porter une réflexion sur notre propre rapport à la beauté et sur la définition que l’on veut donner à celle-ci. En somme, un bel essai à la fin du quel nous avons envie de faire bon doigts d’honneur aux diktats de la beauté et de nous aimer nous-même !

 

Au passage : je glisse un article trop bien à lire de Rue89 “On a regardé une féministe regarder des YouTubeuses beauté“, avec Mona Chollet.

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